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L'ingénierie au service du vivant : proximité, biodiversité, data et « transformation chorale » : les nouveaux leviers de la Ville Durable

Informations générales

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23/03/2026

Quand on parle de « ville durable », on imagine souvent une utopie lointaine, truffée de gadgets futuristes ou encerclée de lois plus ou moins strictes. En tant que fondateur d'INSKIP, cabinet de conseil en stratégie et innovation, et après avoir décortiqué ces enjeux depuis 10 ans que j’ai résumé dans un essai, je suis convaincu du contraire : le futur urbain désirable est déjà là. Il ne résulte pas d'une révolution technologique, mais d'un retour intelligent et systémique au local et au vivant. C’est un chantier qui, par son degré de complexité et la transversalité qu’il exige, est fait sur mesure pour nous. Qui de mieux que nos profils d'ingénieurs pour créer et insuffler un changement durable, dont la complexité technique et systémique est grande ?

 

La transition vers la ville durable n'est pas un état, mais un processus. Ses quatre grands horizons (la sobriété, la résilience, l’inclusivité et la santé) ne peuvent être atteints qu'en se concentrant sur les leviers d’action concrets. L’ONU en a même fait un des 17 objectifs de développement durable (ou « ODD » pour les aficionados), au sein d’un vaste chantier universel pour un monde plus souhaitable. Ces ODD forment l'ambition de transformer notre monde en éradiquant la pauvreté et les inégalités en assurant sa transition écologique et solidaire à l'horizon 2030. Tout un programme donc, avec ce fameux « ODD 11 » qui a pour ambition que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables.

Alors voilà quelques éclairages de ce qu’implique ou ce qu’offre comme opportunités la « ville durable ».

 "Les 17 Objectifs de Développement Durables" définis par l'ONU pour transformer notre monde en éradiquant la pauvreté et les inégalités en assurant sa transition écologique et solidaire à l'horizon 2030.

1/ LA REVANCHE DU LOCAL : SANTÉ, PROXIMITÉ ET QUALITÉ DE VIE

Longtemps, nous avons considéré la santé comme une affaire de système hospitalier et de soins curatifs. Or, le plus intéressant n'est pas tant les soins médicaux, mais les conditions de vie créées par la ville : habitat, transports, environnement. Comme le rappelle Lord Nigel Crisp, ancien directeur du NHS (la sécurité sociale britannique), la santé est « une affaire de lien social, cela dépend du contexte et de l'environnement dans lequel vous vivez ».

La ville durable est donc, par essence, une ville saine. Pour la refaire respirer et marcher, un concept se distingue : pour être locale, la ville du quart d’heure est un prérequis. Que tout soit accessible a moins d’un quart d’heure est une révolution de la technique et de la logistique.

Le concept de la « ville du quart d’heure », promu par Carlos Moreno, n’est pas qu’une affaire de mobilité douce ; c'est un impératif de sobriété et d'inclusion. Il s’agit de garantir que les fonctions urbaines essentielles - habiter, travailler, s’approvisionner, se soigner, apprendre, s’épanouir – sont accessibles en moins de 15 minutes à pied ou à vélo.

Pour l'ingénieur, c'est un défi passionnant de réinvention logistique et urbanistique :

Comment redensifier les fonctions (bureaux, loisirs, santé) dans des quartiers existants tout en assurant l'inclusivité ?

Comment réorganiser la logistique du dernier kilomètre (hôtels logistiques multimodaux, véhicules électriques) pour qu'elle soit compatible avec les zones à faibles émissions ?

L'aménagement du nouveau quartier République à Nantes, par exemple, illustre ce nouveau paradigme en favorisant la mobilité douce et en intégrant une forte mixité de logements (55% sociaux ou abordables) et de services.


2/ LE BÂTI BIOPHILE ET LA RÉSILIENCE PAR LA NATURE

Face aux risques systémiques du changement climatique (chaleur, inondations, pollution), les solutions purement techniques montrent leurs limites. La ville résiliente réintroduit la nature, non plus comme un simple décor, mais pour ses services écosystémiques.

Le bâti biophile : Un arbre n’est pas qu’un élément de paysage ; c'est un mini-système d'ingénierie qui contribue à la purification de l'air et de l'eau, à la modération du climat local, et à l'atténuation des inondations. La nature intégrée est la réponse la plus transversale aux problèmes systémiques.

Les exemples concrets : Des projets comme le projet des cours Oasis à Paris (re-végétalisation des cours d’école pour lutter contre les ilots de chaleur), ou la plantation de

3 millions d'arbres à Milan (Forestami), démontrent que la végétalisation urbaine apporte des bénéfices considérables : réduction des îlots de chaleur, meilleure absorption des eaux et amélioration du bien-être des habitants.

Cependant, comme le souligne des experts comme Émeline Bailly (CSTB), attention à ne pas réduire la nature à une « solution technique » déconnectée de l'objectif global d'un écosystème naturel. C’est là que nos compétences d’ingénieurs entrent en jeu, mais d’une manière nouvelle.

 

3/ L’INGÉNIERIE DE LA COMPLEXITÉ : OUTILS ET MÉTHODE

Pour orchestrer un système urbain à la fois biophile (vivant), local (proche) et sobre (efficace), il faut sortir de l’approche en silo. Le rôle de l’ingénieur évolue fondamentalement.

La Mesure et le Pilotage : L'ère de la donnée ouverte La ville durable impose un impératif de mesure constante de la performance, allant bien au-delà du seul respect des cahiers des charges au moment de la livraison. Pour s’assurer que les bâtiments sont efficaces sur le temps long, et que les systèmes urbains fonctionnent en cohérence (énergie, eau, vivant), nous avons besoin d'outils capables de modéliser et de piloter ces systèmes dynamiques.

La vraie révolution réside dans la capacité à exploiter la donnée ouverte et interopérable pour garantir la durabilité :

L'exigence de transparence : Les applications et logiciels de conception urbaine (tels que ceux qui modélisent les impacts environnementaux) doivent s'appuyer sur des données normées et précises pour rester exploitables et cohérentes à l’échelle de la ville.

De la modélisation a l'évaluation : Nous avons besoin d'outils sophistiqués pour simuler l’impact des scénarios d'aménagement (sur les îlots de chaleur, la biodiversité, les flux) et pour évaluer a posteriori l'atteinte des objectifs. Des villes comme Rennes Métropole ont d'ailleurs créé leur propre plateforme de la donnée (Open Data et services numériques) pour garantir que ces informations restent publiques et exploitables par tous.

Le Pilotage Intelligent : Que l’on parle de "smart building" ou de "smart grid", l'objectif est d'optimiser l’énergie, l’eau ou la mobilité. Cela nécessite des systèmes d’exploitation

(BOS - Building Operating Systems) qui gèrent l'information des capteurs et des équipements. L'ingénieur doit garantir que ces systèmes critiques sont sûrs, résilients et que leurs données restent exploitables pour le pilotage global des politiques publiques.

C’est cette capacité à modéliser la complexité dynamique, l'interaction entre le bâti, l'énergie, et les services écosystémiques, qui permet à la ville de tendre vers un optimum.

Une de mes propositions phares : la  Transformation Chorale  - cassons enfin les silos !

Le défi ultime n’est donc pas technique, il est méthodologique et humain. Les crises urbaines montrent que les acteurs (énergie, mobilité, écologie, social) sont trop fragmentés.

L'Innovation Chorale : Nous appelons cette nouvelle approche l'« innovation chorale » : le citoyen et la société doivent jouer un rôle actif tout au long du projet, en apportant leurs commentaires et leurs impressions pour que le projet gagne en pertinence.

La gouvernance transversale : Concrètement, cela implique de briser les silos pour tendre vers une organisation par projet, en créant des équipes pluridisciplinaires (les « squads ») où l'ingénieur travaille aux côtés de l'écologue, du sociologue, de l'urbaniste et du citoyen. Cette approche une somme de problèmes ayant des solutions toutes faites : tout fait système. L'exemple de la SOLIDEO (société publique qui a construit les ouvrages olympiques) sur les Jeux de Paris 2024, qui impose une approche exemplaire mêlant matériaux biosourcés, réemploi, accessibilité universelle et innovation technologique, montre que ces exigences s'inscrivent désormais dans les outils contractuels.


JO de Paris 2024 : des « soucoupes volantes » purifiant l'air testées dans le
quartier des athlètes par la société de construction des ouvrages olympiques.

CONCLUSION : LA VILLE DURABLE EST UN CHANTIER A  CHŒUR OUVERT 

La ville durable n’est pas un vœu pieux, elle est un champ d'action exceptionnel.

Les solutions techniques pour atteindre les horizons de sobriété, de résilience et de santé, qu'il s'agisse des boucles locales d'énergie, des matériaux bas carbones, des techniques de réemploi, ou des aménagements biophiles, sont largement déjà disponibles et prêtes à être déployées à grande échelle, même si elles nécessitent quelques améliorations continues.

Notre capacité d'ingénierie a déjà fait son œuvre.

Le véritable enjeu n'est plus l'invention aujourd’hui, mais l’implémentation. Il nous faut dès lors :

  1. Généraliser la  Transformation Chorale  : Il est impératif d'éradiquer l'approche en silo, en faisant de l'« innovation chorale » une méthode de travail généralisée au sein des collectivités et des entreprises.
    Cela passe par la constitution d'équipes pluridisciplinaires, où l'ingénieur dialogue en permanence avec l'écologue, l'urbaniste et le citoyen.
  2. Assurer un contrôle citoyens strict des politiques publiques : Nous devons nous doter des outils pour le pilotage et le suivi rigoureux. L'impératif de la donnée ouverte est central pour garantir l'atteinte des objectifs dans le temps. Il faut également un engagement politique fort pour mettre en place des dispositifs de bonus/malus fiscal basés sur l'évaluation ex post de l'impact réel des opérations menées par ceux qui opèrent cette transformation.

Ingénieurs, managers, professionnels du secteur : nous sommes les acteurs clés qui peuvent transformer ce potentiel technique en une réalité systémique. Notre défi n’est pas de la prévoir, mais de la rendre possible. Un futur durable et souhaitable est à portée de main. C’est à nous de jouer maintenant !



Pour aller plus loin
www.inskip.fr

Feuilleter "inventer les villes durables"
https://urls.fr/HwSyLl


Maxime GUILLAUD (ECN 2011)
Co-auteur d’Inventer les villes durables et fondateur du cabinet de conseil en stratégie et innovation INSKIP. Après avoir créé plusieurs entreprises dans le secteur des logiciels, des médias et de la GovTech (technologies et innovation au service des citoyens) dès sa sortie de l’École Centrale de Nantes, Maxime a créé INSKIP en 2017 et s’est spécialisé dans l’accélération et l’implémentation des grandes transitions de notre siècle (numérique et IA, environnementale, sociale et sociétale) au services des organisations. Fort de 60 personnes aux expertises variées et présent sur 5 bureaux dans le monde, INSKIP ambitionne de devenir une référence en faisant changer les dirigeants et en les aidant à impulser un impact durable.


Article paru dans l'Hippocampe n°128 de décembre 2025

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